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Neil le berger



Neil le berger

© Mai 2002 Chantal Marino

Comme son père et comme le père de son père, Neil reçut à sa naissance la cape du berger, mais ces bergers là ne sont pas comme les autres bergers et Neil voulait devenir parmi ceux-là, le meilleur des bergers.

Neil grandit et lorsqu’il eut dix ans, il alla s’installer sur la grande prairie où paissait en paix son nouveau troupeau. Désormais, il était responsable de ce qu’allaient devenir ces beaux animaux, enfin quand je dis « beaux »……. Mais arrêtons-nous un instant car vous ne savez pas encore tout de la situation de berger de Neil, de la prairie et de son troupeau.

Neil est un berger d’Ushuaïa, la verte prairie de Neil étend ses herbes folles jusqu’aux premières rives d’un océan glacial en été et gelé en hiver. Le troupeau de Neil se déplace sur deux pattes avec une démarche dandinante reconnaissable  entre toutes et unique en ce monde : Le troupeau de Neil est un troupeau de pingouins. Si, si de vrais pingouins dans leur tenue de soirée, projetant leur bec en avant comme un havane à peine allumé, caquetant entr’eux à longueur de journée un impossible langage.

Le rôle de Neil était de faire en sorte que le troupeau ne s’égaille pas trop vers les prairies alentour, que les mères nourrissent bien les petits et que les mâles n’engagent pas trop de luttes sanglantes. Neil était bien conscient de cette lourde responsabilité et il se disait souvent que le métier de berger à Ushuaïa est un dur mais beau métier.

A demi allongé sur l’herbe fraîche de la prairie, sa flûte près de lui, il voyait ces pingouins quelquefois alignés devant lui, leur ailes inutiles sur le côté, posées comme des mains sur des hanches et alors il se disait : « Que peuvent-ils bien se raconter dans leur langage secret de pingouins et sous leurs petites têtes noires est-ce qu’ils pensent et qu’est-ce qu’ils pensent…………………….de moi ? »

Ils se disent sans doute : « Mais qu’est-ce qu’on a à faire d’un berger, nous les si beaux, si intelligents, si forts, si élégants pingouins ?» AAAHHH ! c’est quelque chose le rire moqueur du pingouin, qui planté là dans son smoking, palmes aux pieds, ailes aux hanches se secoue les côtes devant ce pauvre humain de berger qui croit devoir les garder. Et ainsi se poursuivaient les élucubrations du berger Neil d’Ushuaïa.

Un jour où il s’endormit profondément, alors qu’ils s’envolait dans la douceur ouatée du pays des songes, un violent orage éclata, un de ces orages que l’on ne voit qu’à Ushuaïa, avec un ciel d’un gris profond, des éclairs menaçants zébrant le ciel, un tonnerre qui couvrit tous les autres sons. Comme un seul animal le troupeau de pingouins aggloméré se dandina à toute vitesse vers l’océan et plongea dans l’eau glacée. Sans doute repoussé par les éléments déchaînés, un énorme troupeau de baleines affamées convergeait vers les pingouins. On vit alors un phénomène encore resté inexpliqué en zoologie pingouine : les mâles se défirent de la partie noire de leur plumage, comme autant de vestes de smoking pour mieux nager ; et là, il firent un grand cercle autour des mamans pingouins et des petits qui s’affolaient dans tous les sens.

Pendant ce temps, Neil, toujours endormi sur l’herbe de la prairie sentit les grosses gouttes de pluie mouiller son corps, mais surtout, il se mit à ressentir une sensation inconnue dans ses bras, un peu comme si à la fois ils s’étiraient au niveau des côtes et devenaient plus courts : il sentit quelque chose de bizarre au niveau de ses pieds, comme si ceux-ci se transformaient, s’élargissaient ; il sentit son nez s’allonger, durcir et sa peau, mais que se passait-il sur sa peau ? Quelque chose de doux, de luisant, de tantôt noir, de tantôt blanc était en train de recouvrir son corps entier et le faisait terriblement souffrir : des plumes, il était couvert de plumes, son nez orange n’était plus un nez mais un bec, il battait des bras, il émettait un son nasillard qu’il ne comprenait pas, mais qui sans doute criait pour lui « au secours » et cette démarche, lourde, ridicule.

Neil continuait à sentir toutes ces transformations, mais surtout tout à coup, il reçut au fonds de la gorge une goulée d’eau salée, ses yeux piquaient : il était dans l’océan, il nageait et il voyait tout le troupeau, au centre les mères autour de leurs petits. Alors spontanément, il se plaça entre Goulnik et Spiro, deux des mâles les plus forts et, épaule contre épaule, leur prêta aile forte contre l’ennemi affamé qui menaçait. Alors qu’il sentait l’épaule de Goulnik contre la sienne, il tourna la tête et là, il rencontra un regard qu’il vit pour la première fois, un regard presqu’humain. Il eut l’impression même de voir le bec de Goulnik bouger et lui sourire. A ce même moment, au-dessus de l’eau, un grand océan de ciel bleu troua les nuages, le soleil remontait sa course tranquille derrière la montagne, la prairie scintillait des mille feux de gouttelettes, l’herbe sentait le printemps, l’air se chargeait de toute une pureté nouvelle. Une légère, très légère brise passa sur le front de Neil, qui cligna des yeux, s’étira longuement, longuement, ouvrit enfin complètement ses paupières pour voir devant lui bien campés et ravis Goulnik et Spiro, ailes sur les hanches comme de bons pères de famille qui semblaient lui dire « T’as vu nos petits comme ils sont beaux ? Si tu permets Neil, on va aller se piquer une tête en famille, t’es le bienvenu et si tu veux, on peut te prêter un « costume de bain », c’est drôlement pratique pour se baigner ici : une vraie combinaison de plongée dans la mer des pingouins ! »