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Zambo, la panthère noire



Zambo, la panthère noire
©2007 Bénédicte Therre


Un tigre, au flair instinctif naturellement très développé, savait sentir d’où venait le vent et s’élançait ainsi avec une rapidité déconcertante vers des sources prometteuses, sans pour autant prendre le temps de s’y désaltérer tout à fait lorsqu’il les avait atteintes. En effet, à peine faisait-il une halte dans un nouvel espace de chasse lui offrant de quoi se rassasier et se désaltérer, qu’il songeait déjà à partir vers d’autres conquêtes. Un jour, las de courir d’un bout à l’autre de la savane, il alla chercher son ami, une panthère agile, rapide et sérieuse nommée Zambo, en qui il avait une confiance sans mesure. Il savait en effet qu’elle ne le craignait pas, qu’elle lui dirait toujours ce qu’elle pensait de ses agissements, et qu’elle lui resterait par-dessus-tout, fidèle.

C’est ainsi que les deux félins qui avaient partagé déjà tellement de moments de jeux et de chasse dans leur jeunesse, décidèrent de s’associer pour conquérir un vaste territoire. Leur côté précurseur, leur complémentarité et leur complicité leur permettraient d’atteindre, de découvrir et de profiter mieux des richesses que leur faisait miroiter cette vaste étendue. Bien sûr, cela n’était pas sans risque, mais ces deux fauves au regard perçant et aiguisé, savaient déjouer les pièges qui se présentaient à eux avec souplesse et malice.

A deux, ils purent ainsi mieux parcourir, s’annexer et prendre le contrôle d’un beau territoire sur lequel ils posèrent leur dévolu; c’est alors qu’ils allèrent quérir d’autres amis de jeunesse susceptibles de les aider à faire prospecter les richesses de celui-ci. Mais bien vite, le gros tigre eut très envie de partir chasser sur de nouvelles terres où le gibier était encore plus abondant. Zambo, excité par cette prospérité, suivit son ami dans ses projets. Et bientôt, pris par le succès de leur chasse, ils durent à nouveau grossir leur meute pour garder leur pouvoir ; ils se mirent ainsi en quête de débusquer de jeunes félins désireux de partager leur passion.

Le tigre continua à vadrouiller par monts et par vaux, découvrant toujours de nouvelles opportunités, et proposait toujours plus de terrains de chasse. Parfois, sans s’annoncer, il apparaissait avec de nouvelles conquêtes en tête. Notre panthère était toujours là, « œil vigilant et critique » face à son ami. Zambo devint ainsi le conseiller fidèle de son ami et le chef naturel de la meute. Il prenait très au sérieux sa mission, s’assurant quotidiennement que chacun vaque à ses responsabilités, et reçoive également sa part de la chasse. Il n’hésitait pas cependant à en rejeter un membre faible pour le remplacer par un autre plus performant, plus agile, sans aucune forme de procès. Il était craint de ses jeunes recrues et cela ne lui déplaisait pas. De toute façon il n’avait pas le temps de leur porter tellement d’attention, de les encourager ou les soutenir; sa mission était trop prenante : il devait être partout à la fois et assurer la sécurité à tous les niveaux. Sa meute avait largement de quoi manger, en quantité et en qualité et cela devait lui suffire ! Il devint toujours plus occupé, pressé, courant dans tous les coins du territoire qui prospérait toujours davantage.

Cependant, peu à peu, il s’aperçut que la meute n’était pas heureuse, qu’au sein de celle-ci certains de ses membres montraient des signes de fatigue malgré la manne qu’ils recevaient, voire même rechignaient à aller parcourir la partie du territoire dont ils avaient la responsabilité. Il se sentit dépourvu car il découvrait alors que la meute avait besoin d’une nourriture plus subtile que celle qu’il avait pris l’habitude de distribuer.

Il partit alors à la recherche de solutions, espérant trouver l’épée magique qui trancherait le malaise qui régnait dans la meute et apporterait harmonie et partage dans celle-ci. Il s’engagea sur un chemin en sous-bois, et aperçut une petite maison, toute petite au toit arrondi. Il s’allongea, s’aplatit autant que faire se peut pour coller son œil sur une vitre au travers de laquelle il découvrit un intérieur sobre et accueillant à la fois. Quelle paix se dégageait de cette simple demeure ! Soudain, il entendit une petite voix tout près de lui, une voix douce et agréable qui ne semblait en rien le craindre. Il se redressa et découvrit la maîtresse de maison qui s’adressait à lui. Il fit un grand effort pour l’écouter attentivement et comprit que, tout aussi curieux que cela paraisse, elle l’attendait. Elle lui présenta sa fille qui tenait une épée scintillante et qui faisait mine de la lui offrir, et l’invita à pénétrer dans la demeure. Subjugué par ce geste, il expliqua à ces deux charmantes personnes qu’il était bien trop grand pour pouvoir accéder à leur invitation. Et pourtant, il aurait tant aimé partager un moment avec la jeune fille si jolie et délicate.

C’est alors que la maîtresse de maison lui expliqua que, s’il le désirait, il pouvait tout à fait changer de taille, se mettre à leur hauteur; d’ailleurs, l’épée magique de sa fille portait en elle le pouvoir de changer les proportions pour la durée que l’on désire. La seule façon de communiquer avec cette douce créature qui s’offrait à Zambo était ainsi de décider de se mettre à sa portée. Il n’hésita pas longtemps et se retrouva au même niveau que ses interlocutrices, voyant alors son environnement d’une toute autre manière. Elles l’invitèrent à participer à leur repas, simple mais tellement riche en diversité. Il réalisa alors que, bien qu’il soit fier de la masse de responsabilités qu’il avait acquises et qu’il honorait, celles-ci pesaient de plus en plus lourdement sur ses épaules ; il avait même l’impression d’avoir changé de nature, lui, la panthère agile, gourmette et sérieuse. Il décida d’écouter la vision de ses hôtes sur la vie, si différente de la sienne jusqu’alors.

Celles-ci lui parlèrent de la qualité de la nourriture qu’elles échangeaient avec leur entourage, de la variété qu’apportaient les différents apports à tous les mets, de la richesse des perceptions et goûts étonnants que cela procurait, des subtilités auxquelles elles n’auraient pas pensé en tant que personnes isolées. Elles lui contèrent combien de choses elles avaient ainsi découvertes et combien cela leur avait simplifié et enrichi la vie.  « Cependant, leur dirent-elles, cela est bien entendu possible si l’on est prêt à laisser une juste place à ces échanges, voire même à les provoquer, car sais-tu que le temps que tu investis dans la découverte d’autres modes de faire, d’autres compétences intérieures ou extérieures à toi t’en fais généralement gagner beaucoup plus et t’enrichit au-delà de ce que tu pouvais penser, imaginer »!

Zambo était conquis et, de plus, se sentait peu  à peu tomber sous le charme discret de la jeune fille. Il n’avait alors qu’une envie ; rester là, dans ce sous bois où la vie semble si douce et harmonieuse, si riche et plaisante à la fois…

WOUWAHH ! que j’ai bien dormis susurra Zambo, quel beau rêve ai-je fait là ; quel beau et sage message m’apporte-t-il ! Je pourrais peut-être m’en inspirer et suivre à nouveau mon instinct qui était si sûr dans ma jeunesse et que je n’ai plus écouté depuis bien longtemps. Il me reste donc à partir à la recherche d’un félin susceptible de me décharger d’une partie de mon fardeau afin que je puisse retrouver de ma superbe et profiter de ma richesse comme de celles de mon entourage.

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